lundi 28 novembre 2016

Numéro 11 - Jonathan Coe

source: site éditeur, gallimard.fr

Je vais être claire tout de suite : ce roman est une de mes meilleures lectures de cette année, peut-être même bien la meilleure jusqu'à présent. De Coe, j'ai lu plusieurs romans, en commençant par La maison du sommeil, puis Testament à l'anglaise, Bienvenue au club et Le Cercle fermé. Quatre romans que j'avais adorés. Sont venus ensuite les semi-déceptions de La vie très privée de Mr Sim, et d'Expo 58, auxquels j'ai encore ajouté les essais de Désaccords imparfaits. Et il me reste encore Notes marginales et bénéfices du doute dans ma bibliothèque. Bref, vous l'aurez compris, j'aime beaucoup cet auteur, et, malgré les hauts et les bas, je lui reste fidèle.

Avec son Numéro 11, sous-titré Quelques contes sur la folie des temps, Coe revient à mon avis en très grande forme. Pourquoi ? Parce qu'il a à nouveau ce regard acéré, critique, satirique, drôle, légèrement parano sur la société britannique actuelle. Car c'est cela que j'apprécie chez lui; sa capacité à mêler une excellente intrigue avec des réflexions sociétales. Et dans quels thèmes plante-t-il ses crocs cette fois-ci, me demanderez-vous ? La télé-réalité, la marchandisation à tout prix, le locataire du 11, Downing Street, l'engagement de l'armée britannique en Irak (le roman commence en 2003), les réfugiés et le travail au noir, les rêves que l'on tente de maintenir (dans le show-biz, en l’occurrence), la spéculation immobilière, les prix artistiques, les tabloïds. Trop ? Peut-être mais tout s'imbrique si bien qu'on y trouve son compte. 

Mais il nous parle aussi de l'enfance, de l'amitié. Celles de Rachel et Alison, dix ans au début du roman qui sont intriguées par la locataire d'une maison retirée et qu'elles surnomment La folle à l'oiseau. Des années plus tard, Rachel travaille comme préceptrice pour la famille Gunn qui vit dans les beaux quartiers londoniens et qui, ne pouvant agrandir sa maison en hauteur, le fait en sous-sol; 11 étages souterrains avec garage, piscine, coffre-fort et espaces pour le personnel (Rachel pourra bientôt dire au revoir à sa chambre dans les combles avec vue sur le jardin). D'étranges phénomènes s'y déroulent d'ailleurs - ou est-ce Rachel qui commence à perdre la raison dans ce monde qui perd peu à peu ses repères, où tout va toujours plus vite ? Alison, elle, se retrouve en détention et Val, sa mère, après avoir participé à une télé-réalité, tire le diable par la queue et a recours à la banque alimentaire.

J'ai vraiment beaucoup aimé et vous le recommande vivement.

Dans l'extrait ci-dessous, Rachel, le personnage principal - ou du moins celui qui lie tous les autres -, retrouve Laura, une ancienne professeur de littérature à Oxford. Laura lui raconte son nouveau travail au sein de l’Institut pour l’Evaluation de la Qualité :

"L’idée remonte aux années quatre-vingt, quand Henry Winshaw présidait une commission d’examen sur notre système de santé. Il s’agissait en fait de le privatiser, même si personne ne voulait que ce soit dit. Mais Winshaw avait cette théorie, qu’on pouvait affecte une valeur à la qualité de la vie humaine. Un prix, pour parler clair. De sorte qu’il y a des interventions médicales plus rentables que d’autres. (…) Quant à ce nouvel institut, il se situe dans la mouvance qui cherche à tout exprimer en termes financiers. Ses membres veulent que des gens comme moi, issus des lettres et sciences humaines, prennent le train en marche et s’engagent dans leur projet.
- Je n’aurais pas cru, dit Rachel en choisissant ses mots avec soin, que vous vous mettriez aussi volontiers autour d’une table avec cette clique.
- Je sais ce que vous voulez dire, mais j’essaie de voir les choses sous un autre angle. On a affaire à des gens qui n’ont pas la moindre notion de l’importance d’une chose quelle qu’elle soit s’ils ne peuvent pas mettre un prix dessus. Alors, plutôt que de les traiter par le mépris, l’émotion, par exemple, il me semble qu’il vaut mieux que quelqu’un comme moi vienne les sortir de leur ignorance. Se faire l’avocat de la défense. C’est pourquoi nous avons inventé une nouvelle expression, la « valeur hédonique ». Elle renverrait, disons, au plaisir qu’on ressent à contempler un beau rivage, par exemple. Nous, nus essayons de prouver que ce ressenti-là vaut plusieurs milliers de livres et qu’à l’inverse le chagrin d’une veuve peut coûter 10'000 livres par an à l’économie. De cette façon, au moins, ils vont reconnaître ces sentiments ; reconnaître leur existence, en tout cas. »
Rachel médita ces mots et déclara : « Vous savez ce que je commence à penser ? Je commence à m’apercevoir que nous sommes entourés de gens qui, vus de l’extérieur, nous paraissent normaux mais ne sont pas comme les autres dès qu’on démonte les rouages. Ce sont des androïdes, des zombies, je ne sais pas, moi." (pp. 333-4)

source: telegraph.co.uk
 (éd. Gallimard, traduit par Josée Kamoun, 448 pp., 2016)

dimanche 27 novembre 2016

En pleine turbulence - Jón Óttar Ólafsson

source: site éditeur

Alors qu'il s'apprête enfin à prendre des vacances, pour le plus grand bonheur de son épouse, l'inspecteur David Arnarson reçoit un SMS d'un inconnu : "J'ai besoin d'aide ! Viens à Cambridge ! Thorri". Le lendemain, convoqué au commissariat, il apprend qu'un compatriote étudiant a été retrouvé mort sur le campus de Cambridge. Sans parler du message, Arnarson accepte de se rendre sur place pour donner un coup de main à la police judiciaire britannique, à savoir écouter et traduire les messages téléphoniques de la victime, étudiant en physique. Mais Arnarson n'étant pas du style à rester sagement derrière un bureau et les inspecteurs locaux n'ayant pas l'intention de le laisser marcher sur leurs plate-bandes, Arnarson décide de mener sa propre enquête et a vite fait de s'introduire dans le cercle d'amis de Thorri en se faisant passer pour un étudiant. Il découvre rapidement un trafic de drogues mais ne s'agit-il que de cela ? Et puis, il ne peut se défaire de son impression d'être suivi. Que se passe-t-il réellement ?

Une belle couverture, un roman policier avec Cambridge pour cadre et une bonne lecture récente d'un autre polar islandais (Snjór de Ragnar Jónasson), il ne m'en fallait pas plus pour me décider à choisir ce roman. Si l'intrigue démarre très bien, j'ai eu beaucoup plus de mal ensuite, car de roman policier, on passe clairement dans la catégorie espionnage et ce n'est décidément pas ma tasse de thé. Je dois quand même être juste : l'intrigue est bien menée (malgré un début un peu lent), le suspens maintenu, les personnages convaincants. Il faut dire qu'Olafsson est diplômé de criminologie de Cambridge puis a travaillé pour la police islandaise; il sait donc de quoi il parle (sujets et lieux).

Une déception quand même pour moi.
source: visir.is

Jón Óttar Ólafsson a étudié la criminologie à Cambridge puis a travaillé pour la police islandaise, notamment pour le bureau des enquêtes sur les crimes liés à la crise économique. Son personnage est aussi le héros de son premier livre traduit, Une ville sur écoute.

(éd. Presse de la Cité, traduit par Jean-Christophe Salaün, 314 pp., 2016)

samedi 26 novembre 2016

Histoires de fantômes - Charles Dickens

colonialghosts.com

Après ma lecture du dernier opus de Susan Hill, j'étais bien dans un état d'esprit propice à lire d'autres nouvelles de fantômes. Et comme, honte à moi (!), le seul texte de Dickens que j'ai lu à ce jour est Un chant de Noël, que j'avais de plus beaucoup aimé, lorsque j'ai vu ce recueil qui regroupe dix histoires de fantômes dans une nouvelle traduction, je n'ai pas hésité. Mon bilan est toutefois mitigé. A savoir que les nouvelles qui se focalisent sur une seule histoire m'ont dans l'ensemble bien plu. Je suis, par contre, restée sur ma faim avec celles qui regroupent des historiettes, de même que celle qui pastichent le style. 

Par contre, la préface et le dossier d'Isabelle Gadoin, qui s'est également occupée de la nouvelle traduction, sont passionnants ! Ne passez surtout pas à côté, ils permettent de mieux comprendre l'esprit de l'époque, les motivations et la vie de Dickens.

Parmi les textes, "Le portrait de la belle inconnue" et "A lire au crépuscule" sont, à mon avis, les deux meilleurs du lot.

(éd. Folio classique, 2016)




samedi 5 novembre 2016

Jardin de printemps - Shibasaki Tomoka


source: site éditeur

Il est difficile de donner un résumé de ce roman, car il ne s'y passe pas grand chose et est confiné sur un îlot de quartier, dans les alentours immédiat de l'immeuble où habite Tarô, Nishi et "Mme Serpent". Un immeuble dont ils sont les trois derniers locataires, car il sera prochainement démoli. De son balcon, Nishi observe la maison voisine et son jardin, car elle les a découvert dans un livre de photographies, lorsqu'elle était étudiante. Elle finit par pouvoir pénétrer dans la demeure lorsqu'elle se lie d'amitié avec l'épouse du nouveau propriétaire.

C'est un roman très "contemplateur", contemplatif, rêveur, doux mais qui, pour être honnête, m'a un peu ennuyée. Il reste trop en surface à mon sens, sans approfondir beaucoup la psychologie des personnages, ce que j'ai trouvé dommage. Les premières pages m'ont donné du fil à retordre; j'avais du mal à entrer dans l'histoire. Une fois les personnages mis en place et les interactions entre eux, c'est mieux allé. Toutefois, je n'y ai pas retrouvé ce que j'aime tant normalement dans la littérature japonaise, c'est-à-dire ce mélange de poésie et d'onirisme assez caractéristique (à mon avis).

Une lecture agréable mais que j'aurai rapidement oublié, je le sais déjà.
source: parfumdelivres.niceboard.com

Shibasaki Tomoka (née en 1973) a reçu le prix Akutagawa (un des prix les plus prestigieux décernés deux fois par année aux jeunes auteurs) pour ce roman.

dimanche 30 octobre 2016

Je voyage seule - Samuel Bjørk

source: site JC Lattès

Malin Stoltz retrouva brusquement ses esprits et découvrit qu'elle tenait un sac en plastique. Elle était allée à l'épicerie. Elle se souvenait pas d'être sortie de chez elle. Elle se souvenait seulement d'avoir fait un rêve bizarre dans lequel une petite fille en forme d'ange était venue la chercher en lui disant qu'elle n'aurait plus besoin d'être elle-même. Elle regarda autour d'elle. Elle se trouvait dehors. Elle ouvrit le sac en plastique et constata qu'il contenait quatre douzaine d'oeufs et un pain complet. Quarante-huit oeufs, mon Dieu.
Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait. Mais ça la terrorisait autant chaque fois. Un jour, elle s'était réveillée dans le tramway. Un jour, elle s'était réveillée alors qu'elle entrait dans le bâtiment de la piscine. Elle prit une profonde inspiration et s'assit sur un banc. Peut-être qu'elle devait retourner chez le médecin. Mais elle détestait les médecins. Mais peut-être qu'il fallait y aller quand même. Les black-out lui venaient de plus en plus souvent ces derniers temps, surtout les jours où elle ne travaillait pas, et là, c'était très compliqué. Tant qu'elle travaillait, ce n'était pas très compliqué. Les jours où elle restait chez elle, où elle devait être elle-même, c'était horriblement compliqué. Mais bientôt ce serait terminé. Bientôt, elle pourrait se reposer. (pp. 387-8)

Une petite fille est retrouvée pendue à un arbre, habillée d'une robe traditionnelle norvégienne et avec une pancarte autour du cou où il est inscrit : "Je voyage seule". Que s'est-il passé ? Holger Munch est chargé de l'enquête et, pour l'aider, il convaint Mia Krüger, une jeune et brillante inspectrice avec laquelle il a déjà travaillé, de sortir de son isolement et rejoindre Oslo pour retrouver son équipe. Mia qui doit faire face à ses propres démons - la mort de sa sœur jumelle. D'autres fillettes sont retrouvées, toujours avec la même pancarte. L'enquête est lancée.

Je suis assez étonnée de n'avoir pas vu beaucoup de billets sur les blogs à propos de ce roman, car je l'ai trouvé plutôt bon. Et malgré ses 567 pages, il m'a semblé qu'il tenait plutôt la longueur. Du moins, il n'y a pas vraiment de passages où j'ai "trouvé le temps long" - même si je ne me suis pas privée, ici ou là, de lire quelques pages en diagonale. Les deux personnages principaux sont bien décrits, avec leurs forces et leurs faiblesses (cigarette, relations familiales tendues, dépression et tendance suicidaire notamment).

Ce n'est pas le polar scandinave du siècle mais franchement, il tient la route.

source: adressa.no

Samuel Bjork est le pseudonyme de Frode Sander Øien (né en 1969 à Trondheim), auteur de romans et pièces de théâtre. Également musicien et peintre, son second polar, Le hibou, vient de paraître.

(éd. JC Lattès, repris chez Pocket, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, 567 pp., 2015)

samedi 22 octobre 2016

The travelling bag and other ghostly stories - Susan Hill

source: site éditeur

Un nouveau recueil de "ghost stories" de Susan Hill ne pouvait me laisser indifférente ! Il contient quatre histoires de 40-50 pages chacune. Un recueil qui m'a plu même si la première histoire, celle qui lui donne son titre m'a laissé franchement dubitative sur la suite.

The travelling bag
Un contexte confortable et feutré pour cette histoire, celui d'un club londonien dans lequel un détective raconte à un ami un des cas les plus intriguant qu'il ai eu à résoudre. Celui d'un chercheur qui se fait usurper ses recherches par son assistant, lequel obtient reconnaissance pour ses prétendus travaux. Le dénouement de l'histoire a eu lieu dans le club.

Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas totalement adhéré à cette histoire; je n'ai pas vraiment compris ce qu'elle avait de "fantastique", "paranormal", "fantôme".

Boy twenty-one
Une nouvelle nettement plus convaincante dont le côté fantastique apparaît clairement malgré une mise en place un poil longue. Hill nous y raconte l'histoire de Toby, un garçon solitaire qui suit ses classes dans un internat. L'arrivée d'un nouvel élève, Andreas, lui permet d'enfin nouer une amitié, jusqu'au jour où son nouvel ami disparaît. Pus tard, lors d'une visite d'une ancienne demeure (prétendument hantée), Toby voit Andreas; que fait-il là ? Habite-t-il là ?

Alice Baker
Une des deux meilleures histoires à mon avis avec la dernière. Alice Baker, une nouvelle employée, arrive au sein d'une équipe de secrétaires. La jeune femme ne se mêle pas vraiment aux autres; elle se contente de faire consciencieusement son travail mais ne se livre pas sur sa vie privée même lors des pauses thé. Et surtout, elle est entourée d'une odeur bizarre. Est-ce vraiment elle qui la dégage ou n'est-ce pas plutôt le vieil immeuble ? Et comment sait-elle que l'équipe va enfin emménager dans les nouveaux locaux promis de longue date par la direction ? Le jour où la narratrice doit se rendre en début de soirée dans le nouvel immeuble pour y chercher des documents pour une collègue, elle va découvrir qui est vraiment Alice.

Un petit côté Shining pour cette histoire qui m'a énormément plu.

The front room
Après un sermon de leur pasteur, Norman et Belinda décident de faire une bonne action et d'aménager la pièce de devant de leur maison pour y accueillir Solange, la belle-mère du mari. Cette dernière est veuve et se fait vieille. Et cela, même s'ils n'ont jamais vraiment eu une très bonne relation avec elle. A peine installée, les choses s'annoncent difficiles : Solange se plaint constamment et, en même temps, refuse de se socialiser un tant soit peu malgré les propositions de Belinda. Et surtout, elle se permet de critiquer et gronder les deux jeunes enfants du couple, ce qui ne plaît évidemment pas à Belinda. Les deux enfants semblent soudain effrayés, disent avoir vu Solange la nuit dans leur chambre et maigrissent à vue d’œil

Une histoire qui mêle habilement "réalisme" et étrange; une réussite !

Un bon cru, donc, même si je préfère ses nouvelles un peu plus longues.
source: guardian.com
(éd. Profile Books, 2016)

dimanche 16 octobre 2016

Vasmers Bruder - Peer Meter & David von Bassewitz

Texte : Peer Meter
Dessins : David von Bassewitz

source: site éditeur

C'est grâce à Cécile que j'ai découvert cet excellent roman graphique. Sa critique, toujours très fournie et intéressante (je vous invite à aller la lire en cliquant sur le lien) m'avait tellement plue que j'ai directement réservé le livre sur le réseau de bibliothèques dont fait partie celle de ma petite ville. Une fois le livre en ma possession, ma première surprise a été de découvrir qu'il était en allemand - j'avais oublié la précision de Cécile - mais finalement, j'étais contente de lire en v.o. et, je rassure tout de suite ceux qui seraient tentés, il n'est pas nécessaire d'avoir de grandes connaissances de l'allemand pour saisir l'intrigue.

L'histoire commence avec l'arrivée de Martin Vasmer à Ziebice, une petite ville de Pologne proche de la frontière allemande. C'est l'hiver, il fait froid et gris, sombre, le vent souffle et la neige tombe. Martin s'y rend à la recherche de son frère Hans-Georg, réalisateur indépendant dont il n'a plus de nouvelles depuis plusieurs jours. Ce dernier avait accepté d'y effectuer un reportage sur Karl Denke, un tueur cannibale qui a sévit dans la ville entre 1903-24, tuant une trentaine de personnes. Les deux histoires se mêlent habilement, l'une alimentant l'autre, et Martin est inquiet : qu'est-il arrivé à son frère ? Un copycat est-il à l’œuvre ?
source: comicecke.de

source: halloween.de

La grande force de ce roman, outre une intrigue bien ficelée - et malgré une fin que je ne suis pas sûre d'avoir bien compris - sont ses dessins : noir/blanc, sombres, avec une "pellicule" couvrant l'ensemble, certains personnages dont on ne voit jamais le visage, des cadrages qui ajoutent à l'angoisse et la tension qui monte; bref, une totale réussite à mon sens !

(éd. Carlsen, 176 pp., 2014)