dimanche 26 février 2017

Le chant de la Tamassee - Ron Rash

Chattooga River, Caroline du Sud, inspiration de Rash pour sa Tamassee - source
Un roman subtile qui relate deux points de vue à la suite de la noyade d'une enfant de douze ans dans la Tamassee et dont le corps est bloqué par un ressaut hydraulique. D'un côté, il y a le père de la fillette qui souhaite faire poser un barrage provisoire durant une journée pour dévier le cours d'eau et pouvoir repêcher le corps de son enfant. De l'autre, un groupe d'écologistes environnementalistes qui s'insurgent et s'opposent au projet au nom de la protection fédérale dont bénéficie le cours d'eau et qui interdit toute intervention sur celui-ci. Ils craignent en effet que cette opération ne créé un précédent et entraîne d'autres dégradations futures de la rivière et ses environs. Maggie, photographe et native du lieu est envoyée sur place avec un journaliste pour relater les faits.

Un roman qui parle aussi des croyances (le titre original est Saints at the river) : 
Que se passe-t-il quand sa croyance l’empêche de comprendre les autres ? Dans le roman, tous les personnages ont une excellente cause à défendre, l’environnement, l’amour d’un parent pour son enfant, un territoire; tous sont des saints à leur manière… Les causes sont bonnes, les croyances sont bonnes, mais chacun s’accroche farouchement à ce qu’il croit. Il s’ensuit des tensions et des drames. (source : journal Le Temps, 21.01.16)
Un roman où le décor, et particulièrement la rivière, tient un rôle important, si ce n'est le premier rôle. Une lecture que je l'appréhendais un peu mais choisi pour ses thèmes et son intrigue de base. L'écriture de Ron Rash m'a rapidement confortée dans mon choix : fluide et belle.

Quel(s) autre(s) roman(s) de Rash me conseilleriez-vous pour une prochaine lecture ?
source: thedailybeast.com
Ron Rash (né en 1953) a étudié la littérature anglaise, à côté de ses écrits, est enseignant. Nouvelles, poèmes, romans, ses textes ont reçu plusieurs prix.

(éd. du Seuil, coll. Points, traduit par Isabelle Reinharez, 255 pp., 2017)

dimanche 19 février 2017

Marquée à vie - Emelie Schepp

Norrköping - source : archives.efs.org
Norköpping, une petite ville au sud de Stockholm. Hans Juhlén, un responsable du service de l'immigration est retrouvé mort chez lui par son épouse Kerstin. Aucune trace, à part les empreintes d'un enfant sur la fenêtre. Or, le couple n'avait pas d'enfant et la seule personne qui apparaisse sur les vidéos d'une caméra-surveillance voisine le jour du crime, est un enfant de 9-10 ans. Quelques jours plus tard, le corps d'un jeune garçon est retrouvé et, après autopsie, il s'avère que c'est bien lui qui s'est introduit chez Juhlén. Henrik Levin et Mia Bolander, les enquêteurs, sont perplexes et surpris, mais moins que la procureure Jana Berzelius, qui est franchement secouée lorsque le légiste leur montre la nuque du garçon; il y est gravé "Hadès", le nom d'un dieu grec des enfers et de la guerre. Jana vacille, et sa vie avec elle, car sur sa propre nuque est gravé "Kèr", une déesse des enfers. Qui est vraiment Jana ? Pourquoi n'a-t-elle pas de souvenirs de sa petite enfance, sinon par des bribes de cauchemars - qui ne sont d'ailleurs peut-être que ce qu'ils sont. Ce petit garçon a-t-il vraiment commis ce crime ? Pourquoi ? Plus troublant encore, l'enfant était drogué d'héroïne. A mesure de leurs avancées, la police et Jana découvrent des faits de plus en plus glauques - et le lecteur aussi.

Un polar recommandé par ma libraire et qui s'est avéré un vrai "page-turner" sur ses trois quarts. Le dernier quart m'a moins plu à mesure que les découvertes sur Jana étaient révélées. En même temps, c'est la vrai originalité de ce roman qui ne part pas dans la direction que l'on aurait pu croire dès le départ (genre "tout est bien qui fini bien"). Mais j'ai trouvé cela trop violent, trop... je ne sais pas; tout simplement un style d'histoire auquel je ne suis pas habituée.

L'écriture n'est pas exceptionnelle mais très correcte. Il semble que l'auteur a repris son personnage de la procureure dans un second roman mais je ne suis de loin pas sûre de le lire s'il est traduit.

En conclusion, je dirais que c'est une lecture qui vaut la peine et qui m'a agréablement surprise de la part de cet éditeur. A vous de vous faire une opinion !

source image

Emelie Schepp (née à Motala / Suède en 1979) travaille d'abord dans la publicité avant d'écrire son premier roman policier qui connaît un important succès en Suède.

(éd. HarperCollins France, traduit de l'anglais par Louis Poirier, 2017)

dimanche 12 février 2017

Les filles déchues de Wakewater - V. H. Leslie

source: site éditeur

Kirsten, la trentaine, emménage à Wakewater, un ancien sanatorium transformé en appartements de haut standing, au bord de la Tamise, non loin de Londres. Séparée, elle espère y trouver la paix afin de repartir du bon pied, notamment grâce au calme de l'eau. Les travaux de transformations viennent de s'achever - et uniquement l'aile ouest - et, pour l'instant, une seule autre locataire se trouve sur place; Manon, une femme un peu plus âgée, qui vit seule avec son chat et dont l'appartement est rempli de livres. Elle fait des recherches sur l'ancien sanatorium, les femmes qui y étaient envoyées et les raisons de leurs séjours, les liens avec les légendes, mais aussi, et c'est plus morbide, les poupées de cire qui étaient utilisées à l'époque pour étudier l'anatomie. Les journées sont pluvieuses et sombres, et Kirsten voit régulièrement une femme immobile au bord de l'eau; qui est-elle ?

Époque victorienne, Evelyn arrive au sanatorium. Son père a insisté pour qu'elle aille s'y reposer et elle a finalement accepté d'y effectuer un séjour malgré son scepticisme sur les vertus de la thérapie par l'eau (éveil du corps et de l'esprit) prônée par le Dr Porter. Evelyn est active dans la Société de secours pour les femmes qui aide, notamment, les prostituées. C'est dans ce cadre qu'elle a rencontré Milly qui est, depuis, décédée, ce qui a entraîné la dépression d'Evelyn; "l'hystérie" dirait son père. A Wakewater, elle va rencontrer Blanche et finalement se lier à elle.

Génial ! J'ai adoré ! C'est court et parfaitement maîtrisé, intelligent, j'ai aimé les références historiques, les liens avec les légendes, la symbolique de l'eau, la pression qui s’exerçait encore sur les femmes à l'époque, leurs prétendues hystéries (névroses), leurs rapports à la sexualité. Un parfait mélange entre moderne et nouvelle gothique. La traduction est très bien, je tiens à le souligner.

Highly recommended, vous l'avez compris !

thresholds.chi.ac.uk

Victoria H. Leslie a enseigné et écrit différents articles pour des revues littéraires avant de se lancer dans l'écriture romanesque. Comme elle le dit sur son site, elle apprécie la psychologie et les liens avec la mythologie, le folklore, l'art. Ses nouvelles, qui flirtent avec le surnaturel, voire l'horreur, ont obtenu plusieurs prix.

(éd. Denoël, traduit par Mélanie Trapateau, 145 pp., 2017)

Je sais pas - Barbara Abel

source: site éditeur
Emma, une fillette de cinq ans disparaît quelques heures lors d'une sortie scolaire. Alors que les professeurs partent à sa recherche, Mylène, sa maîtresse de classe, la retrouve; Emma est tombée dans un trou et Mylène, pour l'aider, descend la chercher mais se blesse à la cheville. Elle parvient toutefois à aider la fillette à sortir du fossé et la charge d'aller chercher de l'aide. Mais lorsque la fillette est retrouvée par les autres professeurs et que ceux-ci lui demandent si elle a vu sa maîtresse, Emma se contente de répondre "je sais pas". La police, qui avait été entre-temps alertée, doit faire vite : Mylène est diabétique et elle n'a pas eu le temps de se faire sa piqûre le matin même. Et pourquoi Emma reste-t-elle mutique ? Visiblement, elle n'appréciait pas Mylène; mais pourquoi ?

Le lecteur dispose rapidement d'une information supplémentaire : Camille, la mère d'Emma, entretient depuis cinq semaines une liaison avec Étienne qui n'est autre que le père de Mylène. Emma, qui a surpris les deux adultes quelques jours plus tôt, le sait-elle ? Cette petite fille au visage d'ange est-elle si innocente que ses parents veulent le croire ?

C'est la première fois que je lis cette auteur dont j'avais seulement entendu parler - en bien. Je confirme sa maîtrise dans le maniement d'une intrigue qui va crescendo et mêle habilement mensonges, suspens, rebondissements. 

Par contre, l'écriture m'a vraiment déçue - pour tout dire, je l'ai trouvé faible. Il y a un côté "compte-rendu d'une affaire", un peu journalistique qui m'a gênée. Dès les premières pages, j'avais l'impression de lire une "histoire extraordinaire" de Pierre Bellemare. Je n'ai rien contre Bellemare dont j'ai dévoré les recueils à l'adolescence, mais le style va bien pour un récit court - pour un roman, non. Cette impression était renforcée par les noms des personnages; tellement banals que je me suis demandée si c'était fait exprès. Mais peut-être que le style de ce roman était voulu par Abel ? Avez-vous lu d'autres de ses romans ? Qu'en est-il ?
source: waremmeculture.be

Barbara Abel (née en 1969 à Bruxelles) a étudié la philologie romane à l'Université libre de Bruxelles, puis a suivi des cours d'interprétation à Paris. Comédienne, elle commence à écrire pour le théâtre et son premier roman en 2002, L'instinct maternel, qui obtient le Prix du roman policier au festival de Cognac. Elle écrit également pour la jeunesse.

(éd. Belfond, 430 pp., 2016)

dimanche 5 février 2017

Accabadora - Michela Murgia

source: site éditeur
Maria Listru, six ans et cadette d'une famille de quatre filles dont la mère est veuve, est adoptée par Tzia Bonaria Urrai, l'héritière d'une riche famille dont le fiancé a disparu lors de la première guerre mondiale. Anna, la mère biologique, n'a jamais fait mystère que Maria est plus une charge et une "erreur" qu'autre chose; elle est donc contente d'avoir une bouche en moins à nourrir. Alors que Tzia, qui n'a jamais eu d'autre amant ni d'enfant, est heureuse de s'occuper d'elle. Et Maria, encore jeune, quitte sans regret sa famille. Si les premiers jours, Maria et Tzia se cherchent, une relation sereine et de confiance s'établit rapidement et, entre les cours à l'école, Maria aide Tzia qui travaille comme couturière.

Un soir, pourtant, environ deux ans plus tard, un homme vient, dans la nuit, chercher Tzia qui le suit, enveloppée dans un grand châle noir. Si la fillette se pose des questions, elle oublie l'événement. Jusqu'à ce que, alors adolescente, Nicola, le frère aîné de son ami Andría, décède. Depuis plusieurs mois, à la suite d'un accident, il avait été amputé d'une jambe et ne trouvait plus aucun goût à la vie, sachant qu'il ne pourrait jamais reprendre le domaine viticole familial et qu'une femme ne voudrait, selon lui, jamais l'épouser - ou par pure pitié. Mais ce qui perturbe Maria, c'est qu'Andría lui affirme avoir vu Tzia tuer son frère, au cœur de la nuit, avec un coussin. Tzia qui, à nouveau, était enveloppée dans son grand châle noir et avait passé pas mal de temps auparavant avec Nicola. Maria est déstabilisée; est-ce vrai ? Quel secret cache sa chère Tzia ?

Un très beau roman emprunt des us et coutumes d'un petit village sarde, de l'adoption, les liens filiaux qui ne sont pas forcément des liens biologiques, la mort et... l'accabadora - désolée, je ne peux pas en dire plus sous peine d'en dire trop. 

paysage de Sardaigne / source : emagazine.meridiana.it
Une belle découverte, d'une auteur, d'une écriture simple mais poétique et délicate. Vivement recommandé !
Prix Campiello 2010

Bien qu'elle fût plongée dans le rite collectif du deuil, Bonaria Urrai remarqua le départ précipité et donc inconvenant de Maria, dont elle ne devina le motif qu'à moitié. Mais elle ne pouvait se permettre le luxe d'obéir à son instinct en un jour pareil : Nicola Bastíu méritait son respect jusque dans la terre où on le déposerait. C'était, pour elle, la seule occasion d'honorer les promesses secrètes qu'elle lui avait faites, et elle savait que Maria serait à la maison à son retour. Voilà ce que pensait la couturière de Soreni, assise à coté de Gianina et Salvatore Bastíu, qui l'avaient toujours considérée comme un membre de la famille, tandis qu'elle s'unissait au Requiescat comme si elle avait affaire à un mort comme les autres. (p. 120)
source: vivimilano.corriere.it
Michela Murgia (née en 1972 à Cabras, Sardaigne) est romancière et femme politique (candidate à la présidence de la Sardaigne en 2014). Un autre de ses romans, Leçons pour un jeune fauve, vient de paraître en français. Elle a également publié un guide de la Sardaigne et une critique satirique de la vie d'employés dans un centre de télémarketing.

(éd. du Seuil, Points, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, 182 pp., 2011)

dimanche 29 janvier 2017

Une avalanche de conséquences - Elizabeth George

source: site éditeur

William Goldacre, un jeune paysagiste, quitte Londres pour retourner s'installer dans les Cornouailles. Lily, sa petite amie refuse de le suivre malgré son amour. Il faut dire que Will a quelques problèmes psychologiques et Lily lui reproche de s'enfuir retrouver les bras de Caroline, sa mère surprotectrice. Pourtant, quelques temps plus tard, alors qu'ils semblent sur le chemin des retrouvailles, Will se suicide en se jetant du haut d'une falaise. Lily est dévastée, Caroline également, et les deux s'accusent l'une l'autre d'être la cause de cet acte.
Environ un an plus tard, lors d'un séjour à Cambridge pour une conférence, la féministe Clare Abbott est retrouvée morte dans sa chambre d'hôtel. Mort naturelle, apparemment, mais le personnel l'a entendu, la veille au soir, se disputer avec sa secrétaire, Caroline Goldacre - la mère de Will. Rory, l'éditrice et amie de Clare, ne connaissait pas Will mais n'apprécie pas Caroline et refuse de croire qu'il s'agit d'un problème cardiaque. Elle prend donc contact avec Barbara Havers qui a assisté, peu de temps auparavant, à une conférence de Clare. Barbara, qui est toujours sous l'étroite surveillance de la commissaire Ardery à l'affût du moindre faux-pas pour la faire muter dans une petite ville du nord de l'Angleterre, est déterminée à faire éclater la vérité. Soutenue par l'inspecteur Linley, désireux de retrouver le sergent Havers et son vrai caractère, elle fait équipe avec le sergent Nkata et part pour le Dorset. Linley, lui enquête entre Cambridge et Londres.

N'ayant lu quasiment que des critiques négatives sur Juste une mauvaise action (2013), je ne l'ai pas lu, d'autant que La ronde des mensonges m'avait déçue - une intrigue archi-maigre pour plus de 600 pages. Mais, comme j'aime George et beaucoup de ses romans de cette série, et que, les critiques et billets sur les blogs étaient plutôt bons pour celui-ci, je me suis lancée. Ouf, je l'ai apprécié. J'ai retrouvé Havers et son caractère de chien, le flegme de Linley. L'intrigue est peut-être un peu tordue mais l'étude psychologique des personnages est vraiment intéressante. Le personnage de Caroline, en particulier, est complexe à souhait. Certains regretteront toutefois la longueur de la mise en place et, personnellement, je préfère lorsque Linley et Havers enquêtent ensemble.

J'attends le prochain avec plaisir. Et vous ?
elizabeth-george.de
(éd. Presses de la Cité, traduit par Isabelle Chapman, 613 pp., 2016)

dimanche 22 janvier 2017

Chanson douce - Leïla Slimani

Afin de permettre à Myriam de travailler comme avocate, elle et son mari Paul, un jeune couple vaguement bobo parisiens, engage Louise comme nounou pour leurs deux enfants. Au départ un peu inquiets de laisser Mila et Adam sous la surveillance d'une inconnue, le couple est rapidement rassuré devant les merveilles qu'accomplit Louise : les enfants l'adorent immédiatement et elle ne se contente pas de jouer avec eux mais assure également la cuisine et le ménage (même si elle n'était pas engagé pour cela). La confiance s'installe et, l'été suivant, la famille l'emmène même en vacances en Grèce. Une immersion au sein d'une famille qui va pourtant lentement mais sûrement glisser vers le drame et la dépendance mutuelle.

J'ai beaucoup aimé ! Franchement, je ne savais pas trop à quoi m'attendre et comme le roman a obtenu le Goncourt 2016 et qu'il n'est pas du tout dans mes habitudes de me précipiter sur les prix littéraires, j'y allais quand même un poil à reculons. Mais dès les premières pages, j'ai été saisie, happée par le style, fluide et sans concessions. C'est très habile de commencer le récit par la fin puis de remonter dans le temps en intercalant les "témoignages" de personnages extérieurs qui donnent tous un éclairage sur la mystérieuse Louise. Les thèmes abordés aussi sont intéressants : immigration, pauvreté, rapport des classes, préjugés.

C'est donc un grand merci que j'adresse à ma sœur qui m'a prêté son exemplaire ! Nul doute que c'est une auteur que je vais suivre.
Leïla Slimani / source: elle.fr

Le très bon billet de Frédéric Malonda

Leïla Slimani (née en 1981 à Rabat) est diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris puis se forme à l'univers des médias et travaille comme journaliste. Son premier roman, Dans le jardin de l'ogre, est publié en 2014 et sélectionné pour le prix de Flore.

(éd. Gallimard, 227 pp.)